Le monde d’après, des médecins en parlent !

1- Des yeux pour voir

    Nous sommes médecins (réanimateurs, généralistes, psychiatres) et la crise que nous venons de traverser a démontré ce que nous pressentions. Nous voulions comprendre l’état de sidération dans lequel nous a laissé cette crise sanitaire, nous nous sommes réunis, nous avons travaillé à partir des réalités de notre pratique, mis en commun nos observations. Nous voulons maintenant alerter et faire entendre nos conclusions sur ce qui nous semble conduire à la fin d’une certaine conception de la médecine et de notre système de santé.

- Quel est le constat ?

    Agissant comme un catalyseur, le virus a accéléré et mis à jour le délabrement du système de soins. Comment un pays riche et développé a-t-il pu se trouver aussi démuni et désemparé, incapable de répondre à l’intrusion virale autrement qu’en mettant tout le monde derrière des murs ? Comment en sommes-nous arrivés là ?

    Dès le début de l’épidémie le constat est lourd. Nous subissons trois pénuries : tests, masques, lits d’hôpitaux.

    Concernant les tests, on assène aux médecins de ville qu’il n’est nul besoin de dépister. Toute suspicion devant être traitée comme un cas de covid-19 et les tests étant réservés à l’hôpital. Pourquoi ? La version officielle est l’absence de nécessité « scientifique ». Nous apprendrons finalement que nous n’avons pas de tests, ou que nous n’avons tout simplement pas en France la possibilité de fournir les réactifs nécessaires à leur fabrication. Et puis, là aussi sous prétexte de « rigueur scientifique », il faut attendre les études cliniques sur la fiabilité des tests. Nous les attendons encore…

    Nous ne pouvions pas non plus protéger les soignants : en ville, pas de masque et à l’hôpital ils sont distribués au compte-goutte. Ainsi, le personnel médical a payé un lourd tribut avec des contaminés et même des morts. Quant à la population, les autorités de santé ont affirmé que les masques n’étaient pas nécessaires pour se protéger. Qui, un tant soit peu renseigné, peut soutenir une telle idée face à une infection virale respiratoire contagieuse ?

    Enfin, pénurie de lits d’hospitalisation ; ceux-ci ont été réduits de plus de 60000 sur 2 décennies. C’est particulièrement marqué concernant les lits de réanimation ou les respirateurs. La question du tri des patients s’est donc posée (témoignages mais absence de données précises sur ce point).

- Perversité administrative

    La crise a confirmé que l’administration détient le véritable pouvoir politique. A-t-elle remis en question son fonctionnement ? A-t-elle fait confiance aux médecins de terrain ? Non. En revanche, elle a produit des recommandations et nombre de protocoles !

    Depuis plus de 20 ans ce sont les ARS (Agences régionales de santé) et l’HAS (Haute autorité de santé), dépendant de la DGS (Direction générale de la santé) et de Santé publique France, toutes dirigées par des hauts fonctionnaires de l’état, administratifs et bureaucrates, qui dirigent la santé. Ces ARS imposent aux hôpitaux et aux soignants des « recommandations » rédigées sous forme de protocoles issus de « modélisations » et déconnectés de la réalité du terrain, qui en médecine s’appelle la clinique. Ces « recommandations » se sont là aussi révélées être autre chose que ce que les mots laissent à penser puisqu’il s’agit en réalité « d’obligations ». La perversité consiste à détourner les mots de leur usage. Les mots perdent alors peu à peu leur sens pour devenir vides et cependant justifier des conduites qui visent un autre but que celui affiché. Par exemple un service hospitalier peut être fermé ou son budget diminué s’il ne met pas en place les « recommandations » des ARS. Obligations donc pour « recommandations ». Autre exemple : « améliorer la qualité des soins », objectif noble affiché, consiste dans la réalité à cocher un certain nombre de critères sur des protocoles établis pour remplir la mission (sans que ces critères ne correspondent forcément à la réalité de ce qui se passe) : ainsi un établissement peut remplir toutes les conditions sur le papier alors que dans la réalité le soin est réduit à son strict minimum. En effet, un soignant ne peut pas être devant un écran pour remplir des tableaux et cocher des cases et en même temps au lit de son patient pour passer du temps avec lui! Améliorer les soins ne concerne donc pas le patient mais un système qu’il s’agit de faire fonctionner. Ce constat est vrai pour tous les acteurs du soin (aide-soignants, infirmiers, médecins) qu’ils soient hospitaliers ou libéraux.

    Les médecins ont fermé les yeux. Dociles, ils ont accepté la mise en place insidieuse d’un système qui fait d’eux de simples exécutants. Les médecins ne sont plus les acteurs de la médecine. Ce qui s’est passé pendant la crise du Covid 19 n’est donc pas une révélation pour eux, ils savent depuis longtemps la tension budgétaire qui réduit comme peau de chagrin les capacités hospitalières en personnel et en fonctionnement, mais pour la première fois cette réalité s’est dévoilée à la face des Français stupéfaits de comprendre dans quel état de délabrement se trouvait notre système de soins (hôpitaux et médecine de ville).

2- De la perversité administrative à l’atteinte aux droits des patients et des médecins

Cette crise n’a donc pas fait exception à cette logique folle. Tous les jours nous avons reçu en provenance de l’ARS des pages et des pages de protocoles sur les conduites à tenir face au Covid. Listes incongrues, parfois banales, parfois contradictoires, construites à partir de « modélisations ». Un exemple parmi d’autres : relire le protocole qui s’adressait aux médecins généralistes et spécialistes recevant des patients suspects de COVID 19 en ville.

- Que disait ce protocole?

  • Au médecin : vous n’approcherez pas votre patient (pas de masque disponible donc téléconsultation); il doit s’isoler de tous y compris de sa famille; vous ne ferez pas de diagnostic précis (pas de test en ville) donc tout patient suspect est traité comme un malade du COVID (avec l’angoisse que ce diagnostic comporte) ; vous ne lui donnerez pas de traitement (en dehors du paracétamol qu’il peut prendre seul!); vous n’interviendrez pas, si son état s’aggrave il devra appeler le Samu. Pas de dépistage, pas d’examen clinique, pas de diagnostic, pas de traitement…une vraie institutionnalisation de la « non-assistance à personne en danger » ! Non, le raffinement pervers du système vient du fait que ces protocoles sont donnés aux médecins sous le nom de « recommandations » qui pourraient laisser penser que le médecin conserve la liberté de les suivre ou non. Mais la responsabilité du médecin sera jugée à partir de ces protocoles, c’est ce qui fait loi. C’est pourquoi il faut parler de discours pervers car ces recommandations font norme et référence : les médecins piégés n’ont plus la liberté de prescrire, de traiter et de prendre en charge leur patient en fonction de ses particularités et de la façon dont ils pensent eux-mêmes la médecine. Piétinement du serment d’Hippocrate : « J’interviendrai pour les protéger si elles sont affaiblies, vulnérables, ou menacées dans leur intégrité ou leur dignité ».

  • et au patient : vous souffrez (peut-être) d’une maladie inconnue, potentiellement mortelle, vous êtes très contagieux, vous risquez de transmettre ce virus à toute votre famille donc comportez-vous comme si vous aviez la peste. Restez seul. Surveillez vos symptômes et en particulier votre respiration. Rappelons pour mémoire que le premier signe d’une crise d’angoisse est une sensation d’étouffement. Combien le Samu a-t-il reçu d’appels de désespoir de personnes en passe de mourir d’angoisse et pas du Covid ? Votre médecin ne viendra pas à domicile, il ne vous soignera pas, ne l’appelez pas en cas d’aggravation, il ne pourra rien faire. Comment a-t-on pu laisser des milliers de patients dans de telles conditions ? Même si nous savons que nombre de médecins responsables et courageux ont contourné ces recommandations, il n’en reste pas moins que ce sont les consignes qui ont été données officiellement. Savent-ils que l’on peut mourir d’angoisse et de solitude ? Que les séquelles de tels moments traumatiques peuvent marquer le reste de la vie ? Que la peur de la mort n’est pas du cinéma ?

Médecine bafouée

Les valeurs fondamentales de la pratique médicale ont été bafouées, serment d’Hippocrate aux oubliettes, transgressions des interdits déontologiques qui seuls garantissent la confiance et donc le soin du patient :

  • empêchement de la mise en œuvre des moyens de prévention, de diagnostics et de traitement.

  • atteinte à la liberté de prescription (interdiction de prescription de l’hydroxychloroquine, nous y reviendrons)

  • mise en danger de la vie d’autrui (pas d’examen clinique puisque téléconsultation).

  • non-assistance à personne en danger (attendre l’insuffisance respiratoire pour appeler le Samu).

  • atteinte des règles déontologiques: tri des patients.

  • atteinte au secret médical (traçage des patients Covid et rémunération des médecins pour cette mission, non seulement on empêche les médecins de soigner mais on leur demande de tracer).

Aujourd’hui le médecin n’a plus guère besoin du savoir médical, il lui suffit de se conformer aux protocoles recommandés pour traiter telle ou telle maladie entrant dans les prérogatives de santé publique. Le médecin ne soigne plus les malades, il lui est imposé de faire en sorte que les objectifs de santé fixés par l’ARS soient atteints.

3- Peut-on s’étonner de la popularité du Pr Raoult ?

    Posons d’emblée pour qu’il n’y ait pas d’ambiguité qu’il est important de distinguer soigneusement la personnalité du professeur et la place qu’il occupe dans les coordonnées de cette crise.

    Bien au-delà du pari de l’hydroxychloroquine, la fulgurante irruption du Pr marseillais pendant cette crise n’a pas d’autre signification : au prétexte de lutter contre le mandarinat médical l’administration a démonté les pratiques médicales depuis 20 ans et Raoult est venu combler le vide laissé par cette médecine administrée en temps de crise, cette médecine scientifique sans vrai visage. Il est devenu l’incarnation du médecin qui accueille et soigne, tout ce que la médecine administrative nous a fait oublier, tout ce dont nous manquons cruellement : la confiance que la population avait besoin de transférer sur un médecin. Le Pr Raoult s’est trouvé symboliser le nouage indispensable entre le savoir scientifique et le soin. Il a proposé d’accueillir les patients, de les dépister et de les traiter là où il n’y avait rien : ni masque, ni test, ni traitement. Il a tout simplement répondu à une demande de soin, il a dépassé les incertitudes scientifiques, pris son risque en demandant aux gens de lui faire confiance. Il s’est conduit comme un médecin.

4- Alors, quel médecin voulez-vous, quelle médecine voulons-nous ?

    Nous faisons aujourd’hui le diagnostic d’une médecine en état de mort clinique pervertie par la brutalité d’une administration ignorante du terrain. Pour garder une médecine vivante il y a un nouage indispensable à maintenir entre savoir scientifique, soin, et relation médecin-malade. Ce sont les piliers de l’art médical. Un médecin n’est pas remplaçable par un autre : il y a un lien entre un médecin et son patient et c’est pourquoi il se construit une relation de confiance qui, seule, permet le soin. Dans ce lien chacun porte un nom, le médecin n’est pas un anonyme, le patient non plus. Un nom engage une responsabilité, engage une parole, témoigne du risque pris. Un médecin accueille, écoute, dépiste, traite, apporte espoir de guérison, prend soin de la vie. N’importe quel médecin ayant déjà soigné un patient sait que sa parole, la façon dont il parlera du traitement à son patient, la relation qu’il aura tissée avec lui, la confiance qu’il aura su établir, quiconque a fait cette expérience sait que c’est là le cœur du soin.

    La médecine est un mélange de science expérimentale et de science empirique. Il ne s’agit pas bien sûr d’éliminer les statistiques, les probabilités, les études scientifiques dont l’utilité n’est plus à démontrer ; ces disciplines sont indispensables à la rigueur et aux avancées médicales. Pourtant les modélisations ne peuvent pas être aux commandes de la pratique du médecin, c’est une aide dont les professionnels doivent faire usage pour enrichir leur pratique. L’empirisme de cette science, cette crise nous l’a montré, a été bafoué. Ce pilier de la pratique médicale, dimension humaine fondamentale d’une pratique éclairée, ce que l’on appelait autrefois la relation médecin-malade, a disparu du vocabulaire stérile des gestionnaires. Il est pourtant à l’origine d’un savoir ni protocolisable, ni comptable. Il est indémontrable, imprévisible et pourtant c’est un fait d’expérience, il est irréfutable. Ce lien-là va conditionner pour une part l’adhésion au traitement et n’ayons pas peur du mot, la guérison.

    Enlever au nouage le lien du médecin à son patient revient à supprimer le coeur du soin, là où palpite l’éthique du métier, ce qui le rend humain: prendre soin de la vie. N’oublions pas que la rencontre humaine est ce que nous avons de plus précieux, c’est la seule façon de préserver la vie qui, comme chacun le sait, commence par une rencontre entre 2 êtres humains.